Nicolas Lambert, l’emballeur

Emballeur coffretierPour la famille Binoche, Nicolas Lambert (1800-1859), c’est « l’emballeur qui préparait des pacotilles pour les gens entreprenants qui partaient les vendre dans les pays neufs de l’Amérique du Sud », celui chez qui Jules Binoche, grand frère d’Adolphe, travaille à Paris avant d’être envoyé au Brésil.

Extrait du témoignage de Marcel Gangnat, gendre d’Adolphe, ce souvenir suinte, sinon le mépris, du moins une certaine condescendance à l’endroit de celui qui n’est autre que le beau-frère de Jean-Baptiste. Le père de Jules et Adolphe avait épousé Louise Foÿ ; Ursule Foÿ, la sœur de celle-ci, était mariée pour sa part à Nicolas Lambert, qui nous occupe aujourd’hui. La mémoire familiale n’avait retenu que ce jugement quelque peu dédaigneux à l’encontre d’un homme à qui les Binoche doivent beaucoup, et avec lequel ils sont restés en contact étroit jusqu’à son décès. Il méritait bien qu’on s’attache à aller au-delà du seul… emballage que nous avait laissé ce commentaire lapidaire.

Nicolas Lambert était né en 1800 à Lunéville (Meurthe, aujourd’hui Meurthe-et-Moselle), d’un père perruquier. Il vient à Paris où il s’installe comme emballeur dans des conditions et à une date que l’on ignore. Le métier d’emballeur(1) est essentiel dans le négoce, quand il faut faire voyager les marchandises dans des diligences bringuebalantes, plus encore dans le négoce intercontinental où les transports se font par bateau. Le Dictionnaire raisonné universel des arts et métiers, publié en 1773, nous éclaire sur la véritable importance du métier d’emballeur. Outre que celui-ci devait s’arranger pour que les marchandises prennent le moins de place possible et soient protégés de la casse et autres aléas du transport, chocs, déchirures, humidité, il avait une fonction déterminante à l’égard des douanes et du fisc. On donne ici, en respectant l’orthographe de l’époque, de larges extraits de la définition du Dictionnaire précité(2). 

L’habileté d’un emballeur

Définition Emballeur Dictionnaire Raisonné 1773« EMBALLEUR. L’emballeur est celui dont le métier est de ranger les marchandises dans les balles. Il y a des marchandises qu’on emballe simplement avec de la paille & de la grosse toile, d’autres qu’on enferme dans des bannes d’osier, d’autres dans des caisses de bois de sapin qu’on couvre avec des toiles cirées toutes chaudes, d’autres enfin dans de gros cartons qu’on enveloppe de toile cirée sèche. Dans tous les emballages on coud la toile avec de la ficelle, & on la serre par dessus avec une forte corde dont les deux bouts viennent se joindre : c’est à ces deux bouts que les plombeurs des douanes mettent leurs plombs ; & dans ce cas il faut avoir attention que la corde soit entière, car, si elle était ajoutée, les commis refuseroient de plomber (…)

L’habileté d’un Emballeur consiste à ranger les marchandises en sorte qu’il ne reste aucun vuide entre elles & qu’elles ne frottent point les unes contre les autres, à séparer les fragiles d’avec celles qui sont dures ou pesantes, à empailler également leurs ballots, à les dresser quarrément, à bien coudre la toile d’emballage, à disposer également la corde avant de la serrer avec la bille, & à laisser des oreilles ou morceaux de toile à chaque encoignure de la balle, afin qu’on puisse mieux remuer, charger & décharger les ballots de marchandises.

Ce sont les Emballeurs qui écrivent sur les toiles d’emballage les numéros des ballots appartenants [sic]  au même marchand & envoyés au même correspondant, les noms & qualités de ceux à qui ils sont envoyés, & les lieux de leur demeure. Ils ont aussi soin de dessiner un verre, un miroir, ou une main sur les caisses des marchandises casuelles, pour avertir ceux qui les remueront d’user de précaution. Toutes choses s’écrivent ou se peignent avec de l’encre commune & une espèce de plume de bois, ou petit bâton large de deux ou trois lignes & long de six pouces, dont un bout est coupé en chanfrein (…)

Les Emballeurs sont en titre d’office dans la ville & fauxbourgs de Paris : ils paient paulette au Roi, ou des droits réglés par un tarif ; ils font bourse commune, & forment un corps qui a son syndic & autres officiers. Ils furent établis au nombre de quatre-vingt par les lettres-patentes qui leur furent accordées au commencement du règne de Louis XIV, et par lesquelles il leur fut permis, exclusivement à tous autres, de faire tous les emballages dans la ville et fauxbourgs  de Paris, tant à la douane que par-tout ailleurs »

Il s’agissait donc d’un « vrai métier et les bons emballeurs étaient essentiels à la réussite des marchands qui leur confiaient leurs affaires » (3)

Rentier à Chantilly

Le mariage de Nicolas Lambert et Ursule Foÿ est célébré à Paris le 28 janvier 1826. Une dizaine d’années plus tard, Jules Binoche, bac en poche, débarque de Champs dans l’atelier parisien de son oncle. Quand, vers 1837, Nicolas Lambert et Geoffroy Dalboussière créent une affaire d’import-export avec le Brésil, les deux associés désignent Jules Binoche pour être leur représentant à Rio de Janeiro. On a raconté tout cela dans le chapitre sur Les affaires de Jules et Adolphe

Ayant gagné suffisamment pour vivre de ses rentes, Nicolas Lambert se retire des affaires en mars 1851. Il n’y avait pas de régime de retraite à l’époque mais en économisant sur ce que l’on gagnait, on pouvait acquérir des obligations dont les revenus réguliers finissaient par faire de vous un rentier. Il était fréquent de se retirer ainsi des affaires, autour de la cinquantaine (et parfois même sans jamais avoir travaillé, par simple héritage…). Les débats sur la retraite ne préoccupaient guère les bourgeois aisés…

À partir de là, nous perdions sa trace. Où donc s’était-il retiré, combien de temps avait-il vécu ? Les travaux de Marc Forestier, un Jurassien qui reconstitue l’histoire de la famille David-Missilier, également liée à la famille Lambert, ont permis d’en savoir plus.

C’est à Chantilly qu’on le retrouve, jouissant paisiblement de ses rentes auprès de sa femme Ursule. Pierre Auguste Binoche, l’oncle de Jules et Adolphe, s’installera également à Chantilly pour vivre de ses rentes, mais plus tard, à partir de 1867 seulement, semble-t-il. À cette date, Nicolas Lambert n’est plus.

Car Nicolas Lambert ne va profiter de ses rentes qu’une petite décennie à peine. Le dimanche 23 octobre 1859, victime d’une attaque qui le laisse paralysé, il ne reconnait pas son fils, le sculpteur Emile Lambert accouru à son chevet, puis lui fait signe qu’il a perdu l’usage de la parole. Son agonie durera jusqu’au jeudi 27 au matin, où elle « s’est terminée par un cri épouvantable qui avait laissé tout le monde dans la consternation » écrit Hortense David, épouse d’Émile, dans une lettre à sa mère citée par Marc Forestier.

Nicolas Lambert est inhumé dans le caveau de la famille Lambert au Père-Lachaise le 29 octobre 1859, après le service funéraire célébré à l’église Saint-Eugène-Sainte-Cécile, dans le 9e arrondissement de Paris. Adolphe était alors au Brésil, mais la présence de Jules Binoche, sans être attestée, est très probable (4), celle de leurs parents Jean Baptiste et Louise n’est pas invraisemblable.

Ainsi disparaît celui qui avait ouvert la voie à l’épopée brésilienne des Binoche, faisant la fortune de Jules et Adolphe.

Le choix d’Ursule

Après le décès de son mari, Ursule Lambert, née Foÿ, alors âgée de 52 ans, aurait pu revenir dans l’Yonne, où vivent encore ses père et mère. Mais son mari lui a laissé une situation confortable ; elle choisit de s’installer à Sécheron, aujourd’hui un quartier de Genève où se situe notamment le siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le choix d’Ursule ne doit rien au hasard. Claude Marie David-Missilier, le beau-père de son fils Émile, a acquis en 1848 l’ancien château de Voltaire. Émile, qui y installe son atelier de sculpture. Et qui, avec sa femme Hortense, y séjournent donc fréquemment.  Et où se situe-t-il, ce château ? À Ferney, dans l’Ain (5). La mère et le fils sont séparés par moins de dix kilomètres – et la frontière franco-suisse aussi, qui n’est cependant pas une barrière infranchissable.

Jean-Baptiste Binoche décède à son tour en octobre 1861, sa femme Louise – la sœur d’Ursule –  en juin 1870. Ursule elle-même décède chez elle à Sécheron, le 24 octobre 1873, son corps est inhumé le 30 octobre dans le caveau familial Lambert du Père-Lachaise. Pierre-Auguste Binoche est décédé à Chantilly en mars 1872, quelques semaines après son retour d’exil à Southampton. Avec la mort, en juillet 1875, de Louis Binoche (celui qui s’était installé comme marchand de tissus à la Nouvelle-Orléans en 1833 avant de revenir en France en 1853), disparaît le dernier représentant d’une génération qui a marqué la saga Binoche. L’emballeur Nicolas Lambert y a pris une part qui n’a rien d’une pacotille.


(1) À ne pas confondre avec les « emballeurs de refroidis », cf. Martine Courtois, « Parler du cadavre » in Cairn Info
(2) Source Gallica
(3) Une histoire de binoche, page 70, Editions Archives et Culture
(4) Dans la lettre à sa mère datée du 29 octobre 1859, Hortense explique avoir été accueillie à l’arrivée du chemin de fer à Paris par « Monsieur Binoche »
(5) La commune de Ferney prendra officiellement le nom de Ferney-Voltaire par un décret de 1905, selon ce site


© L’image illustrant l’ouverture de l’article est tirée de ce site

Cet article a été publié dans Collatéraux, Les ascendants d'Adolphe. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.